II La partie centrale

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Probablement achetée par un riche bourgeois, Jean-Balthasard Issaurat, la campagne qui s’appelle alors le Pigeonnier (acte du 23 avril 1794) est sans doute exploitée de manière rentable. Le propriétaire souhaite habiter ses terres et de se faire construire une « campagne ». C’est ainsi que la partie centrale est ajoutée dans le prolongement du pigeonnier. La façade se trouve alors orientée à l’Ouest et non au Sud comme c’était l’usage.

Il s’agit bien d’une « campagne ». Le mot « bastide » est très largement utilisé et il est utilisé dans l’acte de vente. Il a des sens différents selon les régions : dans le Sud-Ouest, c’est un village fortifié, à Marseille ce sont des cabanons où l’on se retire en fin de semaine. Autour d’Aix, ce sont de grandes demeures bourgeoises au milieu de vastes propriétés dans lesquelles de nouveaux riches ont investi leur fortune naissante.

La « campagne » c’est plutôt une maison de villégiature où l’on est débarrassé des inconvénients de la vie villageoise à une époque où le village est un ensemble de maisons serrées les unes contre les autres, souvent avec une pièce par étage, avec les passages des animaux, les bruits des artisans.

La « campagne » n’est pas une maison de paysan, c’est une maison de propriétaire, de « bastidan » sans doute soucieux de reproduire les goûts de l’aristocratie ou de la riche bourgeoisie en faisant construire ce qui ressemble plus à un pavillon sans dépendance qu’à une habitation paysanne. Les pièces font 3 mètres de haut et 30 m² ou 25 m² environ, elles n’ont qu’une fenêtre haute à l’Ouest. Les portes intérieures sont hautes, elles ont deux ouvrants et sont moulurées. Chaque pièce dispose d’une cheminée de marbre.

Un ouvrier a signé (Charles B 1745) dans le plâtre du mur du placard du salon avec huit encoches correspondant peut-être au comptage d’un travail.

signature

À cette époque le placard n’existe pas et la pièce va jusqu’au mur du fond. En effet, dans ce placard, le plafond est décoré d’une peinture à la chaux. L’intervalle entre les poutres est encadré par une double moulure en trompe-l’oeil. Un bouquet orne chaque coin vers l’intérieur. Cette décoration devait donc occuper la totalité du plafond de la pièce. C’était peut-être la pièce principale parce qu’elle est plus grande ou c’était peut-être l’actuel bureau comme en témoigne la cheminée plus ornée que celle du salon.

Une belle porte d’entrée avec un encadrement très harmonieux en marbre du Brignoles donne sur un vestibule avec une pièce de chaque côté selon un plan très classique.

L’escalier monte à l’étage et donne sur deux chambres ayant chacune une cheminée. La chambre qui est au-dessus du bureau a bien une cheminée. On peut entendre sonner le conduit en tapant sur le milieu du mur sud qui est d’ailleurs un peu bombé. Cette cheminée a probablement été démontée pour faire de la place quand cette chambre a servi de chapelle après 1905 et la séparation de l’église et l’État. Le chanoine Sigalloux  y a certainement célébré la messe tous les jours quand il était présent à la campagne. Paul qui l’a connu témoigne qu’il ne manquait jamais de dire la messe.

Cette chambre Sud est alors aussi grande que la chambre Nord. Le couloir qui a été créé pour desservir l’arrière n’existait pas. Dans ce couloir le mur Est change d’épaisseur au niveau du plancher de la chambre Sud. Les murs étaient en effet moins épais à l’étage qu’au rez-de-chaussée et les maçons profitaient du plancher pour que ce changement d’épaisseur ne soit pas disgracieux en plein mur.

L’escalier monte ensuite au grenier dans lequel est installé une magnanerie pour l’élevage des vers à soie.

La maison s’arrête donc au mur Nord du salon. La fissure sous la descente de la gouttière entre cette partie centrale et ce qui allait devenir le prolongement (la cuisine, l’écurie) montre que ce prolongement a été accolé à un mur existant. Par ailleurs, la façade du prolongement n’est pas tout à fait dans l’alignement de la partie centrale et les hauteurs des fenêtres ne sont pas en harmonie avec cette partie centrale.

Où était la cuisine ? Où étaient les dépendances ? Selon toute vraisemblance c’est la pièce voûtée qui a servi de cuisine bien que Jean-balthazard Issaurat la nomme « jarrerie ». Ceci expliquerait le percement de la porte dans le mur Sud du bureau et peut-être le percement d’une ouverture de service dans le mur Ouest de cette pièce voûtée. Cette pièce sert alors de cuisine et de cellier. S’il y a eu un moulin, il n’est peut-être plus en activité. Le conduit de la cheminée débouche au coin du pigeonnier dans la partie moins haute. Peut-être que le poulailler qui prolongeait la pièce voûtée au Sud et dont il ne reste plus que la marquise date aussi de cette époque. Une nouvelle porte a aussi été percée dans le mur Sud de la pièce voûtée pour accéder à des toilettes (un trou au sol) qui se déversaient dans le canal juste dessous. Ces toilettes séparaient donc la pièce voûtée du poulailler. Les domestiques devaient y déverser les eaux de vaisselle et peut-être le contenu des vases de nuit des propriétaires.

Il n’y avait donc pas d’autres dépendances. Le bastidan avait certainement au moins un cheval pour ses besoins personnels.  Jean-balthazard Issaurat mentionne 3 selles et 2 pistolets de selle dans sa déclaration de vente. Il avait donc au moins un cheval et devait être habitué à se déplacer par ce moyen. Où ce cheval était-il logé ? Où était rangé le foin nécessaire à sa nourriture ?

Le bastidan résidait donc sur ses terres mais où logeaient ses domestiques et ses ouvriers ? On peut imaginer qu’il y avait une couple de domestiques. Vivaient-ils dans la pièce voûtée ? Avait-il une pièce au-dessus de la partie Est de la pièce voûtée, actuelle salle de bains attenante au pigeonnier ? Mais où en était l’accès ? Logeaient-ils plutôt au village ?

On peut imaginer que le bastidan employait des journaliers(des ménagers) résidant au village qui est à 10 minutes à pied, ce qui est peu pour l’époque. Jean-balthazard Issaurat était aussi propriétaire dans le village (ancienne rue de la Boucherie, actuelle rue Appolinaire Lebas) d’une maison qu’il habitait avant de se faire construire la campagne et que ses dépendances étaient au village ainsi que ses ouvriers. Bernard a hérité d’une maison dans le village avec une grange (ancienne rue de la Place Neûve, actuelle rue Victor Méric) qui correspond à cette hypothèse et qui est certainement celle qui est mentionnée dans l’acte de vente . C’est son fils Pierre qui en a hérité puis qui l’a vendue. la maison du village et la grange étaient distantes de quelques dizaines de mètres seulement.

La partie centrale de la maison n’a pas de cave, elle dispose seulement un réduit accessible par une porte dans le vestibule et qui a été plus tard avancée. Cette porte donnait sur trois marches et le réduit se trouve à droite sous l’escalier. Il faut remarquer que la dernière marche en descendant ou la première en montant est moins haute que les autres. Il faut aussi remarquer que le dallage de la cave continue jusqu’au pied de l’escalier comme si la cave avait toujours été adjointe au réduit initial. En fait, la cave a été ajoutée après et le dallage se superpose au sol initial de la cave et diminue donc la hauteur de la première marche.

La rampe de l’escalier est en plâtre peint avec une peinture imitant le marbre.escalier

Il faut remarquer qu’au moment où cette peinture a été faite, certains balustres de la rampe avaient déjà été réparés assez grossièrement. On peut imaginer que la rampe n’a pas été peinte dès le début mais après un usage assez intense. En rénovant l’escalier vers 2010 Frédéric a trouvé dans le mur Nord du vestibule l’inscription suivante : « Joseph Pierre Glance Domeniquo Roubein 1781 ». C’est donc une inscription bien postérieure à celle du placard du salon (1745). Il serait possible que ces ouvriers aient peint en imitation de marbre les rampes de l’escalier et les murs opposés. Frédéric n’a pas trouvé de traces de cette peinture dans la première partie de l’escalier. Là où elle commence sur le premier palier, elle semble avoir été lavée. La première partie de cette peinture a-t-elle existé ? Pour quelle raison aurait-elle été supprimée ?

Autre remarque : les colonnes portant l’orgue de l’église du Luc sont peintes de façon très semblable à la rampe de l’escalier. Est-ce le travail des mêmes ouvriers ?

La partie centrale est posée directement sur le sol. Quand Frédéric a fait le sas d’entrée, il a refait le pas de porte dont les tomettes étaient très détériorées à cause de l’humidité qui passait sous la porte. Il s’est aperçu que les tomettes sont posées sur une couche de plâtre de 1 à 2 cm et qu’il y a dessous un lit de pierres sans plus. Pour réduire cette humidité qui remonte du sol, les murs Ouest des pièces du bas ont été doublés par une cloison en briques, postérieure à la construction de la partie centrale et peut-être contemporaine de l’aménagement des placards dans les pièces du bas.

Sous les papiers peints des années 1970, Frédéric a trouvé des murs aux plâtres nus. N’ont-ils jamais été peints ou y avait-il un papier peint comme dans la chambre Nord ? Frédéric n’a malheureusement pas gardé d’échantillons de ce papier peint bleu pastel à rayures verticales. Sur le mur Sud de la chambre Nord Frédéric a trouvé, tracé au gros crayon sur le plâtre, le dessin assez réussi une tête de cheval et les lettres : « SIG » qui sont le début de Sigalloux. Ces lettres faisaient bien 30 à 40 cm de hauteur.

SIG

Dans les années 1930 ou 1940 quand la ferme à brûlé, les fermiers (les Gras) se sont installés dans la maison dont ils ont dû prendre bien peu de soin.

La construction du puits date peut-être bien de la même époque que la partie centrale : il fallait bien avoir de l’eau et le ruisseau n’était certainement pas potable.

Le puits était équipé d’une pompe manoeuvrée par une lourde roue entraînant une chaîne parsemée de pistons qui montaient l’eau dans un tube et l’eau débordait dans un petit bassin avec un orifice à mi-hauteur. Ce système simple et ingénieux fonctionnait encore dans les années 1960. Frédéric se souvient qu’en été, son père l’envoyait chercher de l’eau avec la cruche. Comme il n’était pas assez grand pour tenir la manivelle en position haute, il était obligé de la lancer fortement pour qu’elle fasse un tour entier. Le puits devait aussi servir pour la vaisselle et les lessives. Sur le mur Ouest il y a une sorte de piétement et à l’extérieur un écoulement qui pourrait en témoigner. Le lavoir en ciment a été installé par Bernard dans les années 1950 ainsi que le muret qui le cache. De chaque côté de l’entrée du puits il y a des charnières qui laissent penser qu’il était fermé soit par une porte soit par une grille, peut-être pour que les animaux de la basse-cour n’aillent pas le souiller.

C’est certainement à cette époque qu’ont été plantés les deux platanes devant la maison dont les circonférences faisaient 3 m 10 pour celui qui est devant le bureau et 3 m 33 pour celui qui est devant le salon en 2012.

FD

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