Lettre ouverte

Le plus gros défaut de notre monde c’est de ne pas être durable. Notre monde consomme des espaces naturels, des terres agricoles, des ressources en tous genres et tout particulièrement l’eau douce. Notre monde rejette toutes sortes de déchets dont quantité de déchets toxiques à court et à long terme. Notre monde provoque des évolutions incontrôlées comme l’effondrement de la biodiversité et le dérèglement climatique. Notre défaut c’est d’avoir une vision à court ou très court terme et de ne pas voir et ressentir la catastrophe que nous provoquons. Pour nous ça se passe au ralenti, mais pour l’histoire humaine c’est foudroyant. La planète en a connu d’autres mais l’humanité entre dans une zone d’incertitude parce que c’est notre avenir que nous consommons.

Pourtant, nous devrions nous sentir tous concernés : ce sont nos vies, celles de nos familles, de nos enfants, petits enfants qui sont concernées. Ce n’est pas faute d’être informés : il n’y a jamais eu autant d’information, partout et tout le temps, tout et son contraire. Mais ce n’est pas l’information qui fait la connaissance. L’information n’aime pas la connaissance parce que la connaissance n’est pas faite pour distraire, elle est contraignante et exigeante : tout ce que notre monde n’aime pas, au contraire du divertissement qui s’est imposé partout et nous permet d’aller à la catastrophe sans paniquer.

Mais, tout le monde sait cela, inutile de détailler et d’argumenter, le sujet n’est pas là. Il ne s’agit pas non plus d’infléchir ou de déplorer la courbe fatale d’une population adulte qui joue son avenir dans l’insouciance d’un présent frelaté.

Néanmoins, nous sommes coupables, nous adultes censés être « responsables », nous sommes coupables d’embarquer avec nous la population des enfants qui subit et continuera à subir les conséquences de nos choix et de notre mode de vie qui associe la consommation de notre avenir et du leur avec un divertissement généralisé qui en masque l’ampleur et les prive de l’accès à la connaissance.

La population des enfants ne peut nous traduire en justice parce qu’elle n’en a pas les moyens juridiques et parce qu’elle est prise dans un tourbillon qui ne lui permet pas de voir l’évidence et l’urgence de corriger la trajectoire fatale dans laquelle nous l’entraînons et dont elle subira forcément plus de conséquences.

Il existe un arsenal juridique qui protège les enfants et c’est normal. Il est interdit de donner une fessée à un enfant même quand il a fait quelque chose que le parent juge  » mal « . Mais il est parfaitement normal de faire vivre les enfants dans un monde de divertissements stupides et de valeurs frelatées qui sont incompatibles avec l’idée même d’éducation, de leur faire manger des nourritures contenant des pesticides et de dégrader leur environnement présent et futur qui deviendra de plus en plus toxique et invivable.

Il n’existe pas de moyen juridique de protéger l’avenir des enfants. Et pourtant, on ne peut pas dissocier les enfants de l’avenir. A quoi sert-il de faire une enfance aussi dorée soit-elle  à des enfants pour qu’une fois adultes, leur avenir soit compromis ? Jusqu’à une époque récente, on pouvait imaginer que le monde existerait indéfiniment, au moins jusqu’au « jugement dernier ». Il n’a donc jamais été envisagé que les droits portent sur l’avenir. Maintenant que l’avenir est compromis, il est important que les droits ne protègent pas que le présent ou l’avenir immédiat. Le statut d’enfant est transitoire et l’enfant deviendra forcément un adulte « responsable ». Quand l’enfant devient « adulte », mais souvent bien avant, il est déjà largement compromis dans le système et bénéficie de suffisamment d’avantages immédiats pour le remettre en cause par des actes contraignants. Peut-être est-ce pour cela que nous ne ressentons pas la nécessité de protéger l’avenir des enfants. C’est vrai individuellement mais c’est faux collectivement parce qu’il y a toujours une population d’enfants et qu’elle est toujours renouvelée.

Il existe bien une Convention Internationale des Droits de l’Enfant adoptée à l’unanimité (mais pas par les États-Unis !) par l’Onu en 1989 (https://www.unicef.fr/dossier/convention-internationale-des-droits-de-lenfant) cependant, ces droits protègent les enfants au présent et pas au futur et en aucun cas leur droit de vivre sur la durée dans un monde durable qui ne compromette pas leur avenir.

Même au pays des droits de l’homme (http://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/index.html), il y a une souffrance affective, intellectuelle, culturelle et spirituelle dont les enfants sont de toute façon les premières victimes. On a malheureusement souvent l’occasion de voir des enfants tristes, nerveux, inquiets, instables, limités dans leur potentiel, parfois violents… On ne peut plus considérer que l’éducation des enfants relève de la seule responsabilité des parents et du système éducatif. C’est toute la société, par tous les moyens qui sont utilisés pour s’adresser aux individus, qui participe à l’ « éducation  » des enfants. Il ne s’agit pas de dire que c’était mieux avant, il s’agit de dénoncer tout un système qui est  » contre-éducatif « . Sans entrer dans le détail, ce qui serait très long, il est possible d’illustrer cette idée en faisant valoir qu’il y a une déconnexion récente entre l’individu enfant et la réalité qui est censée le construire (par exemple : on peut manger de tous les fruits en toute saison, l’argent n’est plus une chose matérielle…) entre l’enfant et les communautés qui favorisent la construction de l’identité, mais aussi une déconnexion entre l’enfant et les valeurs qui rendent possibles et acceptables la vie individuelle et la vie sociale (par exemple : nous sommes habitués à une réponse immédiate et nous avons du mal à différer un plaisir, la valeur d’un bien est devenue très relative : le même billet de train peut valoir plus ou moins cher selon la date du voyage, une personne populaire est forcément un modèle enviable…) avec au centre la notion de « respect » : respect de soi, respect de l’autre, respect de l’environnement que nous partageons avec les êtres vivants et les autres humains, respect immédiat, respect à long terme.

L’école n’est plus en mesure d’assurer son rôle éducatif. L’éducation étant du ressort des parents, l’école doit rester neutre et ne peut être coercitive. L’école est le lieu de l’accès à une connaissance qui n’est plus valorisée. Elle est concurrencée par tous les autres canaux qui s’adressent directement ou indirectement aux enfants et qui se fondent sur le divertissement en jouant sur les émotions et les pulsions. L’Éducation Nationale se comporte comme ces parents dont les enfants sont en difficulté et qui disent quand on les reçoit que leur enfant ne manque de rien parce qu’il a la télévision dans sa chambre, son ordinateur, son téléphone portable qu’il fait du sport deux fois par semaine qu’il va en vacances à la neige en hiver et à la mer en été… On peut injecter tout l’argent qu’on voudra dans l’éducation, il manquera toujours quelque chose.

Que ferons-nous pour que les enfants ne vivent pas dans un monde pire que le nôtre ?

Nous attendons généralement que les états et leurs gouvernements prennent en main les problèmes et apportent des solutions. Ce ne sera jamais le cas, d’autant que le monde a changé sans qu’évolue les outils de gouvernance du monde. La constitution française a été élaborée dans un monde très différent du nôtre et l’évolution de cette constitution ne rattrapera jamais l’évolution du monde. La politique est conservatrice et le peuple aussi, sinon il y a bien longtemps que la démocratie aurait changé la face du monde.

Pour espérer donner un avenir à nos enfants dans un monde qui n’a jamais été aussi riche, qui n’a jamais été aussi ouvert et qui n’a jamais été aussi instable, il faut que chacun prenne ses responsabilités et à tous les niveaux. Beaucoup crient contre l’autocensure, le retour d’un ordre moral. La société se comporte exactement comme si elle n’était composée que d’adultes, comme si elle n’était pas aussi composée d’êtres en construction donc fragiles dont chacun est responsable et pas seulement les parents. Une publicité est faite pour vendre un produit : c’est normal. Elle n’est pas faite en se posant la question de savoir en quoi elle contribue à la construction de la personnalité de l’enfant : c’est anormal. Et pourtant elle sera vue par un grand nombre d’enfants même si elle ne leur est pas destinée. Elle évitera probablement de montrer une nudité réprouvée mais elle n’aura aucun scrupule à faire l’apologie de la cupidité par exemple. Nous avons sacralisé la liberté qui s’exerce, au détriment de la liberté de celui qui subit. C’est la même chose à l’école quand un enfant subit un préjudice moral ou physique de la part d’un autre enfant et qu’il doit se taire pour ne pas être un délateur. Le plus faible est toujours la victime. Les droits de l’homme qui sont fondamentaux n’ont jamais engendré les devoirs de chacun et de tous, particulièrement envers les enfants qui sont les plus faibles dans les sociétés humaines avec les handicapés et les personnes âgées. Est-il possible que la France devienne le pays des droits de l’enfant et des devoirs de ceux qui en sont responsables ?

Je ne suis pas juriste mais je souhaiterais qu’une association puisse porter plainte pour  » mise en danger de l’avenir des enfants  » bien que cela n’existe pas.

Il existe des labels pour les vins, les fromages, les machines à laver, les maisons… mais pas pour l’éducation ! Je suggère de créer un label : « conforme à une éducation respectueuse de l’enfant et de son avenir » qui pourrait être affiché pour tous les produits ou messages destinés directement ou indirectement aux enfants. Ce label pourrait être affiché librement par ceux qui estiment le respecter. Un comité composé de parents, éducateurs, psychologues, enseignants… serait chargé d’en énoncer les règles et pourrait le retirer à ceux qui ne le méritent pas.

Je n’ai aucune légitimité particulière pour écrire cela. Je ne suis ni sociologue ni psychologue ou autre… J’ai été instituteur et j’ai élevé 5 enfants. Le sort des enfants ne m’est pas indifférent et je me sens tenu de prendre leur parti.

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